Vers 3h du matin, ils ratèrent le dernier métro. Alors ils restèrent dans la station, Opéra d'après les panneaux. Généralement, Elise ne raffolait pas des métros. L'odeur, l'atmosphère saturée étaient trop étouffants pour une fille qui aimait les espaces vierges de toute contrefaçon. Et puis, on y était toujours trop pressé, trop stressé, pour des broutilles qui s'envolaient avec le temps. Qui n'en valaient jamais vraiment la peine. Mais déserte, sans le moindre bruit excepté les rares escapades de la brise nocturne, Opéra était parfaite ce soir-là. Elle portait bien son nom, Opéra. Le silence et le souffle complice du vent qui s'engouffraient dans leurs vêtements, leurs cheveux, leurs nez remplaçaient toutes les musiques du monde, et les acteurs de cette histoire avaient au moins l'espoir de ne pas basculer dans la tragédie rocambolesque. Opéra, là où se jouait le premier acte d'une opérette méconnue, celle des Valseurs de l'Allée de Meaulnes. Mais ça encore, c'est une autre histoire, plus longue, plus complexe, qui ne concerne pas encore Elise et Pierre. Ou alors peut-être que oui, peut-être que je me trompe et que nous sommes au beau milieu de l'histoire, des « affaires sérieuses » comme disent si bien les adultes, qui s'imaginent tout connaître et ratent pourtant les plus belles évidences.
Le soleil se levait sur la Seine. Paris teintée de nuit se retirait, laissant place à la réalité définitive du jour. Les masques tomberaient. Les mots s'épuiseraient.
Pierre la raccompagna devant le Phil. C'était tellement évident ; tout avait débuté ici, et tout devait se terminer de la même façon, au même endroit. C'était à elle de dire si pour elle la ballade prenait fin là. Il lui laisserait toujours le choix, même si cela signifiait pour lui perdre.
- C'était bien, dit-elle sommairement.
Pierre hocha la tête, fixant ses iris vertes. Elle était définitivement belle. Ensorcelante et hors de portée.
Elise s'avança d'une démarche guillerette, puis posa un baiser léger sur sa joue. Elle y déposa également un peu d'elle même. Pierre eût soudain la sensation de revenir des années en arrière, à l'époque où Mme Grand, sa maîtresse de primaire dont il était secrètement amoureux, l'avait embrassé sur la joue après qu'il lui eut offert un bouquet de pâquerettes fraîchement cueillies dans la cour de récréation. Ce n'était pas une impression désagréable, loin de là. Il lui rendit son sourire, puis tourna les talons et s'en alla.
Il devait en être ainsi. Et puis dire des mots pour dire au revoir n'avait pas de sens ; ils se reverraient le soir même, prenant soin d'honorer le pacte secret qu'ils avaient scellé des mois auparavant.
Pierre n'avait pas envie de prendre le bus, le métro ou le taxi, il avait envie de prolonger cette promenade nocturne qui ne prendrait fin qu'à la fin de la chanson. Quelle chanson? Celle qu'il entendait en ce moment même dans la tête. Une étrange petite mélodie vive et entraînante, peuplée de pauses et de longs moments d'allégresse. Il l'aimait bien, et espérait qu'elle lui tiendrait compagnie encore longtemps.
Il traversa plusieurs rues, qui se réveillaient en même temps que le timide soleil gagnait en intensité. Les petits bruits du quotidien commençaient à faire surface et bientôt des klaxons lointains retentirent.
La vie continuait malgré tout, bien que le Temps eût prit soin de s'arrêter la nuit dernière. Le jeune homme arriva bientôt au pied de son appartement. Il fouilla ses poches avant de se rendre compte qu'il n'avait plus ses clés. Fronçant les sourcils et regardant tout autour de lui comme s'il s'attendait à les voir réapparaître, il ne vit pas tout de suite la jeune femme qui sortait de la voiture grise. Il la bouscula involontairement et fit tomber par terre les divers objets qu'elle tenait serrés près d'elle, empilés dans un vieux carton usé. Il se pencha automatiquement pour les ramasser lorsqu'il se saisit d'un vieux vinyle. Il sut alors d'emblée de qui il s'agissait.
Il releva la tête pour confirmer ce qu'il savait déjà. Une tignasse blonde et bouclée, des yeux de feu, un tailleur beige bien ajusté : Valériane était toujours fidèle à elle-même. L'incarnation de la précision et de la perfection.
Avant, il aurait fait face courageusement, essayant de donner le change. Mais lorsqu'elle se serait détournée de lui, il aurait rampé ventre à terre vers le bar du salon et se serait abruti au vin rouge. Mais maintenant le temps avait passé. Trois mois en réalité. Il lui semblait que ça faisait trois ans.
- Tu pourrais au moins regarder où tu mets les pieds, marmonna-t-elle, le regard rieur cependant.
- Je devrais, en effet.
C'était si bizarre de se parler comme cela, comme s'ils n'avaient été que deux vieilles connaissances. Bon sang, il lui avait passé une bague au doigt.
- Je suis revenue te rapporter tes affaires, vu que tu ne t'es jamais décidé à passer à l'appartement pour les reprendre.
- Oui... Merci. J'ai été beaucoup occupé dernièrement.
Totalement faux. La vérité était qu'il avait trop la frousse de remettre les pieds là-bas. Trop de souvenirs qu'il s'efforçait de rempiler risquaient de refaire surface. Il n'était pas aussi fort qu'elle, ça avait toujours été le cas. Déjà, la première fois qu'ils s'étaient rencontrés, durant un dîner d'affaires.
Elle l'avait mené à la baguette. Heureusement que ses talents d'entrepreneur étaient presque innés, sinon il aurait vraiment perdu gros.
Il avait été captivé par elle. Sa manière de parler, si mesurée et si contrôlée. Elle savait se maîtriser, c'était évident. En même temps, elle ne laissait rien paraître d'elle. C'était stupide et téméraire, mais Pierre voulait la posséder. Un besoin viscéral s'était saisi de lui.
Une fois l'affaire conclue, et donc une fois que la jeune femme ne figurait plus sur la liste de ses clients, il lui avait proposé un verre, un deuxième, un troisième, puis deux déjeuners, et enfin trois dîners. Il avait trimé dur pour obtenir son premier petit déjeuner en revanche. Et c'était parti pour deux ans de vie commune après ça. Tout autour d'eux, tout le monde félicitait cette union. Non seulement la fiancée était belle, agréable et chaleureuse, mais elle jouissait d'une bonne réputation et d'un carnet d'adresses avantageux. Les parents de Pierre la connaissait, ils avaient passé plusieurs weekend en famille à jouer au mini-golf et autres. Ses soeurs l'adoraient. Et puis tout avait basculé, il ne savait plus comment ni pourquoi...
Une dispute. Des cris, des choses jetées à la figure de l'autre, des silences angoissés, des mots qu'on ne comprenait plus. Et ensuite plus rien à part le silence et le bruit des pas qui s'éloignent. Il ne voulait plus y penser de toutes façons. C'était du passé, il ne fallait pas remuer ce qui faisait inutilement mal.
Elle lui tendit le carton à présent plein, plantant son regard dans le sien. Un regard plein de détermination et de courage. Une qualité qu'il avait apprécié en elle : le fait de toujours continuer tout droit, et ne jamais regarder en arrière. Il l'admirait.
- Tu veux rentrer prendre un verre? Lui proposa-t-il, en attrapant le paquet.
Elle consulta sa montre d'un air affairé, puis secoua légèrement la tête.
- Désolée, je suis vraiment pressée. Une autre fois peut-être?
Il acquiesça la tête en silence, sachant parfaitement – tout comme elle d'ailleurs – qu'il n'y aurait jamais de prochaine fois. Valériane était ainsi. Elle lui fit une bise rapide, puis courrut jusqu'à sa voiture. Une nouvelle, nota Pierre. Une Mini Cooper. La nouvelle Clio en quelque sorte.
Pierre la regarda partir, se maudissant de lui avoir proposé un verre. C'était déjà assez pénible comme ça et puis quel con, il avait oublié ses clés donc même si elle avait dit oui.
Soupirant, il s'assit sur les marches de l'immeuble, sachant que la gardienne ne prenait ses services qu'à partir de 9h30. Il n'était que 8h15. N'ayant rien à faire d'autre il plongea le nez dans le carton, curieux.
Il y retrouva sa collection de vieux disques de Hendrix et Billy Idol. De la vraie musique, pas de la soupe de rockstar qui faisait à présent fureur. Des photos, mais il n'y prêta pas attention, sachant d'ores et déjà qu'il les jetterait dès qu'il aurait une poubelle en vue. Une peluche, classique, il l'avait remporté à la fête foraine de Dunkerque durant l'un de ses fameux weekend en famille qu'il passait avec Valériane. La peluche était vraiment affreuse. Il s'était toujours demandé ce que pouvait bien lui trouver son ex. Haussant les épaules, il partit encore à la recherche de choses plus intéressantes. Il n'y avait rien de particulier, rien de bien méchant en tout cas. C'était ce qu'il croyait.
Quand il passa la main dans le fond du carton, son pouce heurta quelque chose de dur. Quand il mit la main dessus, il sut de quoi il s'agissait.
3 carats, or blanc, une après-midi de casse-tête à parcourir la capitale pour tomber sur quelque chose qui valait le coup d'œil. Des sueurs froides à envisager ses réactions, sa réponse, des coups de fils répétés à Freddie, deux vendeuses à jamais traumatisées. Et puis les yeux de la tête , la peau du cul et le cuir de son porte-feuille, voilà ce qu'elle avait coûté. Dans la lumière du matin elle ne ressemblait qu'à un vulgaire anneau blanc, avec un caillou sans éclat au milieu. Pathétique. Mais bon, elle l'avait aimée, c'était déjà ça. Il aurait préféré qu'elle la garde.
Il la glissa dans sa poche et reposa le carton. Encore une bonne heure à attendre.
Quand il s'éloigna d'elle, elle ne peut s'empêcher de sourire encore. Elle avait réellement passé un bon moment, un bon moment parce que simple et vide de tout artifice. C'était lui et elle cette nuit-là.
Elle ne retourna pas au Phil, de toute manière c'était fermé. Elle avait juste envie de retrouver son lit, mine de rien elle était vraiment fatiguée. C'est doucement qu'elle coupa la place de la Fanfare et se retrouva devant son immeuble. Oui, elle habitait juste à côté du Phil. Le bon plan.
L'immeuble était vieux, mais il faisait partie de la vieille ville. Les loyers montaient très hauts pour la plupart des appartements. Elise entra, monta les escaliers de bois poli et chercha ses clés, une fois arrivée devant sa porte. Elle les attrapa sans peine, les fit tourner dans la serrure puis la poussa doucement.
Évidemment, rien avait changé depuis son départ : elle vivait seule. Enfin presque. Comme s'il l'attendait depuis toujours, Sultan accourra majestueusement vers elle, se frottant entre ses jambes pour ensuite repartir en direction du rebord de la fenêtre laissée ouverte. Encore une fois elle l'avait laissée ouverte. Heureusement que la nuit n'avait pas été très fraîche.
Elle enleva ses chaussures qu'elle laissa dans l'entrée, puis s'avança vers sa chaîne stéréo. Elle préférait dix fois plus le tourne-disque qui se trouvait à même pas deux pas d'elle, mais malheureusement les vinyles dignes de ce nom se faisaient de plus en plus en plus rares. Elle appuya sur le bouton play et aussitôt Yiruma envahit chaque recoin de la pièce. Kiss The Rain. Elle aurait tellement aimé qu'il pleuve en cet instant. Elle se déshabilla complètement puis se dirigea vers la salle de bain, laissant la porte ouverte. Elle se fit couler un bain et puis, une fois l'eau arrivée à la bonne hauteur, s'installa dans la baignoire et ferma les yeux, se laissant bercer par la douce et simple mélodie.
Bientôt elle s'endormit.
A une vingtaine de rues plus loin, Pierre venait enfin de rentrer chez lui. Comme il s'y attendait, Freddie était parti. Se demandant vaguement ce qu'avait bien penser son ami en le voyant quitter l'appartement comme s'il avait le démon aux trousses, il déposa le carton dans un coin de l'entrée et se dirigea vers la cuisine. Comme il fallait s'y attendre, il n'y avait rien. Se grattant la tête, il envisagea de commander quelque chose. Il avait vraiment vraiment faim. Il se dirigeait déjà devant le combiné de téléphone lorsqu'il se ravisa. Il fallait tourner la page et recommencer à se prendre en main, il ne pouvait plus continuer comme ça. Et puis il avait revu Valériane, qui semblait rayonnante, comme s'il ne s'étaient jamais connus.
Il attrapa sa veste et ses clés qu'il retrouva sur la table basse, puis sortit de l'immeuble. Il allait faire les courses et se préparer un vrai plat. En fait, il allait à compter d'aujourd'hui se préparer un vrai plat tous les jours. Freddie allait être rudement content.
Il flâna dans les commerces environnants, s'arrêtant plus particulièrement chez le boucher et l'épicier. Lorsqu'il eût fini ses achats, il décida de rentrer chez lui. Sur la route, il croisa une femme assise par terre, les vêtements usés et le regard vague, le regard de ceux qui n'avaient même plus la force de courber l'échine.
Il allait la croiser dans même pas trois mètres. Fouillant discrètement ses poches, il jeta habilement dans le pot de camembert, arrivé à sa hauteur, la première chose qu'il y trouva. La bague de Valériane. Il n'eut aucun regret. Et puis de toutes façons, il savait que si elle la gardait elle finirait recouverte de poussière dans un tiroir. Autant qu'elle serve à quelque chose.
Pierre retourna dans son appartement et rangea les courses. Puis il se mit à la cuisine, ayant préalablement pris le soin d'allumer la télévision. Il détestait le silence en général. En général. Ce qui l'amena à repenser à la nuit dernière. Il y en avait eu des silences pourtant, plus qu'il ne pouvait habituellement le supporter. Et pourtant il n'en avait été nullement gêné. Il fallait dire que l'atmosphère de la veille jouait pour beaucoup.
Tout en coupant des carottes, il pensait à Elise. A la manière dont il l'avait perçue. Elle était assez enfantine par bien des aspects, son physique entre autres. Et elle avait également cette manière de voir le monde, peu orthodoxe. Il ne savait pas si ça lui plaisait. En fait, il se sentait sur un terrain inconnu, et au fond il n'avait pas très envie de s'y aventurer. Pas tout de suite en tout cas.
Il se souvint alors de la raison pour laquelle il avait brisé la règle. Et ses sentiments dans tout ça? Ses beaux et si forts sentiments?
Il s'arrêta de couper les oignons cette fois, posa le couteau et regarda ses mains, tentant de revivre ce qu'il avait ressenti. Il ne savait pas mettre de mot là-dessus, mais il était certain qu'il ne s'agissait pas d'amour. Juste de curiosité, de fascination et... autre chose, il ne savait quoi. Haussant les épaules, il se remit à sa besogne. Freddie serait doublement content.
C'est le froid qui la réveilla. Se redressant doucement, elle grimaça ; Elise avait vraiment horreur du froid.
Elle quitta la baignoire et s'enveloppa dans une serviette immaculée. Jetant un coup d'œil à l'horloge posée sur le rebord du lavabo, elle soupira : 14h. Nous étions dimanche soir, et évidemment le Phil serait ouvert. Son premier show du jour aurait lieu vers 22h, il fallait bien qu'elle répète avant.
Toujours en serviette, elle alla dans le salon de bois et de velours, à la lumière pâle et mystérieuse. Chez Elise tout était toujours ouvert et allumé, en été comme en hiver. Quoique en hiver, elle fermait toujours tout.
Un petit clignotement rouge attira son intention ; apparemment elle avait un nouveau message. Elle le supprima sans même l'écouter. Inutile, il n'y avait qu'une personne qui possédait ce numéro. C'était peut-être un peu bête de payer une ligne pour une seule personne, mais pas pour Elise. Elle en avait besoin, même si pour le moment la colère prenait toujours le dessus quand il s'agissait de lui. Elle avait besoin de voir qu'il pensait toujours à elle, de voir que la fréquence des appels ne déclinait pas avec le temps. Un peu comme les nombreux cadres photos retournés qui peuplaient divers endroits de l'appartement. Elle ne voulait pas les enlever, mais ne voulait pas les voir non plus. Ainsi il était là, mais il était absent. C'était parfait ainsi.
Sultan réapparut, se frottant sur les jambes de sa maîtresse. Elise sourit, d'un sourire triste qui ne la quittait pas. Il fallait cependant s'en départir ce soir. Elle ne savait pas encore ce qu'elle allait chanter.
Elle ne le savait jamais réellement à l'avance, au grand dam des musiciens. Mais c'était une exigence qu'elle avait voulue. Alors qu'elle regardait le ciel toujours plein de nuages, elle se décida sur Mistral Gagnant, Le Coup de Soleil et Stand By Me. Elle se saisit de son mobile posé négligemment sur le canapé d'une couleur indéfinissable, et envoya un texto à Greg, le pianiste. Il les connaissait sûrement, qui ne les connaissaient pas de nos jours. En tout cas ça lui ferait beaucoup moins de travail, il râlerait moins.
Maintenant leurs relations s'étaient sensiblement arrangées. Avant, les deux avaient du mal à se rejoindre, chose assez compliquée puisqu'ils travaillaient ensemble dans un art qui ne jouait que de transparence. Lui ne supportait pas son éternel air étourdi, quand elle ne comprenait pas cet entêtement à la précision presque maladive. Mais ils avaient du s'habituer l'un à l'autre, et depuis leurs performances s'étaient améliorées.
Elle était sèche désormais. Laissant tomber à terre sa serviette, elle se promena nue dans l'appartement, jouissant d'un plaisir non dissimulé. Au moins en ces lieux, elle n'avait pas à se cacher, elle pouvait bien être qui elle voulait. L'endroit lui ressemblait : simple et chaud, sobre et classique. Elle avait dépensé une coquette fortune pour l'aménagement de son intérieur, mais c'était primordial pour elle. Elise se moquait bien des fringues de mode, des mobiles et des gadgets dernier cri, ils ne lui disaient rien du tout. Ils ne racontaient pas d'histoire, n'avaient pas d'âme propre. Par contre chaque objet, chaque meuble de son habitat prenait soin de se détacher de par leur propre présence. La table de pin qui occupait le centre du salon avait appartenu à une vieille femme peintre dont les enfants avaient tout juste disparu de la surface de la Terre. Ici et là, des tâches de peinture hétéroclites décoraient les bords, et Elise se plaisait à penser que cette table contenait un peu de toutes les œuvres de la vieille femme. Le canapé avait été récolté sur les Puces. Elle l'avait choisi simplement à cause du visage de l'homme qui le vendait. Un regard marqué par le temps, creusé par les fatigues et les rires. Il y avait du vécu dans ses yeux, et il fallait le reconnaître : si elle l'avait choisi, c'était parce qu'il avait le visage qu'elle aimerait avoir, plus tard, lorsque le temps aurait déversé sur elle toutes ses variances.
Elle se rendit compte que le disque s'était arrêté. Courant presque, elle failli trébucher sur la serviette mais heureusement elle réussit à se rattraper. Elle n'aimait pas vraiment le silence, c'était trop vide, elle avait besoin de quelque chose à quoi se raccrocher. C'en devenait presque obsessionnel. Quelques secondes plus tard, un son à la mode emplit la pièce. Peu importait le genre, l'essentiel était le rythme. Elle n'avait jamais vraiment su trouver le sien propre, alors elle calquait celui de la musique.
Alors qu'elle allait ramasser sa serviette, elle posa le regard sur une photo, la seule qui était à la vue du monde. Elise, quand elle avait 9 ans. Elle se souvenait parfaitement de cette photo, prise à la va-vite dans le square d'en face. Elle se rappelait les feuilles d'automne se détachant pour rejoindre le sol mouillé, le paysage brun et jaune, le ciel gris et triste. Des rires d'enfants qu'elle n'arrivait jamais à bien comprendre. Sur la photo elle regardait directement l'objectif. Un sourire franc et innocent éclairait son visage potelé, ses longs cheveux bruns lisses aplatis par le bonnet rose de laine que sa grand-mère lui avait tricoté. Un petit manteau vert pomme et des collants de laine noire, des chaussures vernies assorties. Elle était si mignonne à voir. Mais pourtant elle vivait déjà dans son monde.
Aussi longtemps qu'elle puisse se souvenir, Elise avait toujours été en décalage de tout. Elle accordait de l'importance aux choses futiles et s'y attardait toujours plus que de raison. Les autres ne la comprenait pas, certains la prenaient pour une enfant attardée. Mais c'était faux, elle avait toujours été très intelligente. La preuve elle avait sauté deux classes. Ce n'était pas vraiment un critère d'intelligence, mais la société actuelle raisonnait en terme de classes donc bon.
Ayant décroché son bac à 16 ans, son avenir avait l'air tout tracé : des études de médecine l'attendaient, après tout elle descendait d'une famille d'illustres docteurs. Elle avait essayé. Elle était entrée dans cet amphi de 150 étudiants et avait suivi tous les cours du début à la fin. Seulement elle n'avait pas accroché. Alors elle avait abandonné, ce qui n'avait pas été de la joie de tout le monde.
Elle se décida alors à s'habiller. Curieusement, elle s'attarda un bon moment devant son armoire. D'habitude elle ne faisait pas grands cas de sa garde-robe : elle attrapait ce qui se trouvait le plus à sa portée et enfilait le tout sans même jeter un coup d'œil sur le résultat. Mais là, aujourd'hui, c'était différent. Elle voulait... plaire. Être jolie. Fronçant les sourcils, elle ferma la première porte de la garde robe, faisant apparaître une longue glace qui n'avait pas servi. Elle se scruta longuement, se palpant légèrement, accentuant ses formes et ce qui lui manquait selon elle. Au bout de longues minutes elle capitula ; rien en elle ne valait le détour.
Pourtant ce n'était pas l'avis de la plupart des hommes. Au lieu de se sentir flattée par l'attention qu'ils lui portaient, cela la rendait perplexe. Le miroir lui renvoyait une image plus que concrète : des cheveux sombres pendant lamentablement dans son dos, des yeux verts ternis. La seule chose qu'elle aimait en elle était sa bouche ; après tout c'était de là que partait sa voix. Elle était pleine et rouge. Mais à part ça... Elle n'avait même pas l'air d'une femme, plutôt d'une enfant. Hier soir encore son physique lui avait joué des tours. Pierre ne lui avait certainement pas demandé son âge juste pour faire la conversation, il devait réellement se demander s'il n'aurait pas de problèmes à se promener avec une jeune fille tout juste mineure. Elle avait 20 ans bon sang.
Elle en conclut qu'elle ne faisait pas réellement d'efforts pour paraître son âge. Elle retourna alors à la conquête de son armoire, se rappelant qu'un jour on lui avait dit que le rouge lui allait bien. Elle réussit à dénicher une robe à peu près portable, en tout cas elle l'aimait plutôt bien et elle était ni trop courte, ni trop longue, bref le parfait compromis. Elle l'enfila en deux mouvements, puis se regarda dans la glace une nouvelle fois. Il y avait du progrès mais ce n'était pas encore ça. Haussant les épaules, elle jeta un coup d'œil à l'horloge, une nouvelle fois : il n'était même pas 16h. Elle avait bien le temps.
Pour les Amoureux des Valseurs de l'Allée de Meaulnes...
( il y a plus de 8 mois )
Pour les Amoureux des Valseurs de l'Allée de Meaulnes, 4 textes relatent la suite. Si vous êtes toujours partants pour suivre les personnages dans leur valse unique en tout point, rythmée par les vagues du souvenir, rejoignez-les sur ma page.
Je viens d'arriver sur cet excellent site, rempli d'excellentes plumes. Je souhaite avoir un avis sur mes propres écrits.
Découverte rime avec risque. Prenez le risque de me découvrir, mes mots, mes maladresses infantiles et moi.