Jeudi 24 mai. 19h35. Alexandre Dumas. Ligne 2.
Émilie (26 ans, cheveux châtain clairs courts, yeux verts, manteau de couleur brique, pantalon de velours vert, chaussures violettes, sac à dos) entre dans la rame de métro. On dirait un lutin débarquant dans le monde des humains. Elle s'appuie contre la porte coulissante, comprimant son sac contre la fenêtre, et regarde chacun de ses voisins. Je suis assis non loin d'elle et n'échappe donc pas à son œil de lynx. Mais voilà que sans crier garde elle déporte son corps d'arrière en avant, place tout son poids sur la pointe de ses pieds et se laisse tomber contre la barre de métal qui s'étend devant elle. Tout juste a-t-elle le temps de s'y agripper. Cependant aucune crainte dans son regard. Et puisque la peur donne des ailes, autant en jouer ! Alors le lutin se transforme en Nadia Comaneci du métro parisien. Elle se jette dans le vide et se balance dans tous les sens, ne manquant pas d'écraser au passage les bouquets de roses de ma voisine. Elle jubile et redécouvre cette liberté, cette spontanéité, cette innocence qu'enfants nous avions tous. Le jeu pourrait durer une éternité mais voici que se profile la station qui va la ravir à nos yeux étonnés. Les portes s'ouvrent. Elle se retourne, saute sur le quai et s'engouffre dans la foule anonyme.
Dimanche 27 mai. 14h30. Place des Fêtes. Ligne 11.
J'entre dans la rame de métro surchauffée, comme toujours à cette période. Je m'assoie sur l'un des strapontins, dans le sens inverse de la marche. En face de moi une jeune fille brune fixe de son regard le vide métropolitain. Il est vrai qu'il a de quoi bercer le métro parisien, surtout en ce dimanche assoupi. Mais bientôt notre attention est attirée par une bouteille de vodka posée à même le sol. Avec les vibrations du métro, celle-ci commence à bouger, puis tangue d'une porte à l'autre de la rame et se cogne abondamment. Le silence est rompu. La vision est quasi hypnotique : dans un sens, puis dans l'autre, à droite, à gauche, un coup par-ci, un coup par-là. Dans ce cas précis, j'attends toujours le moment où la bouteille viendra se loger entre mes jambes. Car quoi que vous fassiez, dans une rame de métro, un objet abandonné sur le sol finit toujours par venir se cogner contre vos pieds. Ce qui finit par arriver. Je l'ai alors coincée sous mon pied gauche, l'ai redressée à 90°, puis d'un geste sûr l'ai faite rouler dans l'allée médiane, le tout sous le regard à la fois amusé et apaisé de la jeune fille brune. Va-t'en donc voir ailleurs si nous y sommes bruyante bouteille de vodka ... Dimanche 27 mai. 14h35. Jourdain. Ligne 11. Une jeune femme entre dans la rame de métro surchauffée, comme toujours à cette période. Elle s'assoit sur l'un des strapontins, dans le sens inverse de la marche. En face d'elle un vieux monsieur fixe de son regard le vide métropolitain. Il est vrai qu'il a de quoi bercer le métro parisien, surtout en ce dimanche assoupi. Mais bientôt leur attention est attirée par une bouteille de vodka posée à même le sol...
Vendredi 1er juin. 9h42. RER A. Station Nation.
La rame est bondée comme tous les vendredis matins. Je suis assis. Face à moi se dresse la grande barre de métal que tiennent les usagers qui n'ont pas eu la chance de se poser. Station Val de Fontenay. Les travailleurs descendent par dizaines et laissent la barre de fer orpheline. Djamila (la cinquantaine, cheveux blonds vénitiens, manteau de couleur crème) entre et vient se caler contre elle. Mais voici que bientôt elle l'empoigne à deux mains et y plaque son front. Djamila a mal la tête. Djamila soutient sa peine. Djamila doit aller travailler. Le trajet se transforme en calvaire quand on souffre de migraines. Elle ferme les yeux pendant de longues minutes. On dirait une sainte attendant le martyre. Lié au poteau, elle implore le dieu de sa foi d'abréger son tourment. Le visage se contracte. Les traits se plissent. Les mains se crispent. La douleur est tenace. La douleur ne veut pas partir. Station Bry-sur-Marne. Il faut descendre et poursuivre le chemin, aller gagner sa croûte. La journée vient à peine de commencer. Combien d'heures encore avant que le supplice ne s'achève ?
Ma chambre en était remplie : il y en avait de toutes tailles, de toutes sortes, petits, grands, minces, gros, boas, vipères, couleuvres, cobras... J'ai sursauté et me suis réveillé : la chambre était vide. Je me suis levé et habillé. Puis je suis sorti et j'ai pris le métro. En entrant dans la rame, la fatigue n'avait pas encore disparu : le sommeil fermait mes yeux et plombait ma tête. Puis je me suis redressé sur le strapontin et c'est là que je l'ai vu... en face de moi, un serpent de métal étreignait le cou de la dame aux cheveux noirs d'ivoire.
Et le métro roulait, roulait, et le couple d'âge mûr s'embrassait. Et le métro fonçait, fonçait, et le couple de jeunes s'embrassait. Et le métro chahutait, chahutait, et la maman embrassait la petite fille. Et le métro tanguait, tanguait, et personne pour m'embrasser.
Mercredi 8 février. 15h56. Strasbourg-Saint-Denis. Ligne 8.
Cette jeune femme blonde dans le métro s'est levée précipitamment. Elle a eu peur. Elle s'est dirigée vers moi et m'a dévisagé. Puis elle a regardé en direction de l'objet de sa crainte. L'objet ? Non : la personne ! Que craignait-elle ? Que ce SDF étranger, barbu tel un fanatique, fasse exploser le contenu de son sac ? L'hésitation se lisait sur son visage : allait-elle sortir à la station suivante ou allait-elle le laissait descendre en premier ? Elle cherchait dans mon étonnement face à son comportement comme une réponse à son interrogation. Le métro est arrivé puis a stationné le long du quai. Les portes se sont ouvertes. Elle s'est engouffrée dans la foule rapidement, probablement soulagée. La sonnette annonçant la fermeture des portes a retentit. Le métro s'est élancé. Le SDF n'est pas descendu. Je l'ai regardé. Je me suis levé précipitamment. J'ai eu peur...
Il était assis sur le strapontin, à demi penché vers ses camarades, et me tournait le dos quand je suis entré dans la rame. Le détail m'a tout de suite sauté aux yeux : son blouson, légèrement remonté sur les hanches, laissait entrevoir son boxer rayé. J'ai pris place à ses côtés et n'ai pu m'empêcher de laisser mon regard divaguer dans le creux de son pantalon. En face de moi, la dame au chapeau en léopard m'observait. J'étais si absorbé par ce morceau de tissu coloré que je ne la vis pas m'espionner. Lorsqu'enfin mon visage croisa le sien, elle esquissa un sourire. Gêné, et les joues fortement empourprées, je me réfugiais dans la contemplation d'un Mozart à lunettes collé sur la vitre du métro.