Souvent, lorsque le soleil d'été brûlait la ville, j'ouvrais les fenêtres de la chambre jaune et tirais l'épais rideau violet. Puis je m'allongeais sur le lit et laissais la lumière filtrée caresser mon visage. Parfois, une légère brise soulevait la tenture et la faisait battre comme un cœur. L'odeur du thym cultivé sur le balcon se mêlait à celui de la lavande et donnait à la chambre un air de jardin méditerranéen. Alors je restais là à contempler le chat faire sa toilette sur la chaise en bois. Au loin, les cloches de l'église Saint-Christophe comptait les heures quand moi je perdais de longues minutes à paresser dans les draps.
Il faisait chaud ce soir-là et nous avions bien du mal à trouver le sommeil. Aucun de nous deux ne dormait et pourtant le silence régnait dans la chambre jaune. Soudain, un cri se fit entendre.Àvrai dire, ce n'était pas un cri, plutôt un gémissement, oui, un gémissement de plaisir. Celui-ci provenait de l'une des chambres situées à l'étage supérieur et se répercutait, tel un écho, sur les parois de la cour intérieure. Nous nous sommes redressés pour mieux écouter, tellement ce bruit nous paraissait insolite, puis nous nous sommes regardés et nous avons ri. C'était un rire nerveux comme celui de deux enfants cachés derrière la porte et découvrant je ne sais quel mystère de la nature humaine. Alors que, sous les combles, le plaisir allait crescendo, deux étages plus bas nous ne parvenions plus à contenir notre émoi. Puis les gémissements se sont apaisés et nous nous sommes tus. Le nuit reprit enfin ses droits et imposa aux locataires de partager tous ensemble une quiétude sans murmures.
Il m'était impossible de trouver le repos quand il ne dormait pas à mes côtés : le lit me semblait alors trop grand, presque démesuré. Je tournais et tournais encore sur moi-même, espérant trouver la position qui me mènerait au sommeil, mais je n'y parvenais. Je souhaitais ardemment que le chat vienne goûter, avec moi, à la blancheur de mes nuits, mais celui-ci préférait la fraîcheur du salon à la tiédeur de la chambre jaune. Alors de longues minutes s'écoulaient sans que Morphée ne vienne troubler ma veille. Il est toujours singulier de constater combien l'on parvient, et cela assez facilement, à partager sa couche avec autrui. Un seul être vous manque et votre lit est dépeuplé.
La fenêtre de la chambre jaune est ouverte. La cour intérieure est silencieuse. Le soleil s'éteint doucement. Le chat se prélasse. Le jasmin embaume le balconnet de pierre. Les plants de tomates déversent leur douce odeur. Un bourdon butine. Tu fredonnes. Je t'aime.
Mercredi après-midi, elle était déjà à mes côtés dans ce train qui m'emmenait à Paris. Nous nous sommes perdus de vue à la gare du Nord. Elle m'a attendu toute la soirée, je le sais. Mais je ne suis pas venu.
Une nuit est passée.
Le jour suivant, je l'ai ignorée.
Ce n'est que le vendredi que nous nous sommes revus. Elle s'est assise à côté de moi sur le banc vert du square Boucicaut. Elle m'a suivi jusqu'au square de Cluny. Je l'ai retrouvée quelques heures plus tard sur les bancs de Notre-Dame. Elle m'a embrassé dans les jardins du square Jean XXIII, puis elle m'a accompagné dans le métro. Alors, nous nous sommes fixés un autre rendez-vous le lendemain dans les couloirs du Louvre.
Ce jour-là, ma visite achevée, elle a tenu à me suivre jusqu'à la place de l'Hôtel de Ville, puis sur les quais de Seine et même sur le Pont Saint-Louis.
Une nuit est passée.
Elle n'était pas loin de nous, dimanche, quand Romain et moi avons pris le soleil dans les jardins du Luxembourg et aux Tuileries. Plus tard, elle m'a surpris alors que je me blottissais dans l'épaisse couette de la chambre jaune. Elle est venue à moi, m'a caressé de son souffle et a susurré à mon oreille :Demain, je pars avec toi !
À l'aube, nous avons pris le métro, puis le train. Ce soir elle dormira avec moi. Et si je ne la vois pas mardi matin, à mon réveil, n'en déduisez pas qu'elle aura pris la poudre d'escampette. Non ! Car c'est dans mon cœur ou dans ma tête que la solitude aura pris place en attendant qu'un autre en fasse sa maîtresse.
Je suis descendu à la station Charles Michel et j'ai remonté la rue Saint-Charles. Voilà bien un an que je n'avais pas mis les pieds dans ce quartier. Il n'a pas changé : quelques magasins ont disparu, bien vite remplacés par d'autres enseignes. Mon cœur battait car je savais que bientôt je le verrais. Cent fois mes pas ont foulé le macadam des trottoirs, cent fois, que dis-je mille fois peut-être, ils m'ont conduit là-bas. Je n'ai pas oublié. Et ce soir, pourtant, je me sens un peu étranger, perdu et troublé comme un Adam qui chercherait à forcer les portes de son paradis disparu. Mais voici que déjà se profile l'Éden au milieu de la rue de Javel : il s'élève droit et fier l'immeuble haussmannien. Je m'arrête et le regarde depuis le trottoir qui lui fait face. De ma main, je fais mine de toucher la façade. Qu'elle me semble imposante aujourd'hui cette bâtisse. Les souvenirs se bousculent dans ma tête : je pense à la cheminée prussienne, au parquet, à la chambre jaune, à la cour ensoleillé, au balcon que nous avions embaumé de jasmin. Où est-il d'ailleurs ce balcon ? Je lève la tête et je compte : un, deux, trois... quatrième ou cinquième étage ? Allons donc... voilà que soudain je ne sais plus. Elle me semble bien différente cette façade : bien trop propre, bien trop neuve. Ma mémoire m'aurait-elle trahi ? Non, il est bien là ce petit balcon : au quatrième étage, nu, dépouillé, sans même un chat pour s'y prélasser. Soudain l'émotion est montée. Je n'ai pas cherché à la contrôler. J'en ai connu des petits logis, mais celui-ci... celui-ci...