Introduction à l'usage des Andromédiens
L'engouement des Lactéens pour une antique et hypothétique Terre s'est répandu voilà quelques cycles parmi nous, Andromédiens. Nous n'aimons plus assez nos mythes et nous accueillons ceux qui circulent dans la Voie Lactée comme de petites providences. Ils sont pourtant bien plus éculés, et leur trame s'est parfois tant étirée qu'il n'en reste presque rien. Qu'à cela ne tienne, nos imaginaires s'accrochent et s'établissent en ces points à la fois temporels et intemporels, que rien ne semble pouvoir dissoudre malgré la ténuité de leur être de pensée.
L'obsession collective m'a gagné et ma raison a flotté quelque temps parmi les multitudes lactéennes. Quels que soient les Mondes visités, le culte des Pères y est très répandu et les Centres de Mémoires sont ancrés dans les cœurs mêmes des cités. Il n'est pas difficile de trouver des documents relatifs à la Terre, tant tous les chemins finissent par mener à l'idée qu'il fut un monde premier, où l'extraordinaire, à intervalle régulier, présida. Il occupait une surface planétaire aujourd'hui disparue ou perdue, mais il ne cesse de rayonner son souvenir dans toute cette galaxie, et maintenant au-delà.
Ma contribution dans la compréhension des Lactéens ne réside donc pas en la découverte de documents nouveaux. Mais vous savez, chers luminescents, comme je prise l'étude et quel charme revêtent pour moi ces vieux recueils numérisés. J'ai passé une révolution complète de notre propre planète-mère à compulser et à trier tout ce qui, de près ou de loin, a trait à la Terre. Je n'ai presque rien rapporté, seulement trois documents que j'ai découverts en des sites bien distincts. Ne croyez pas qu'ils aient quelque chose d'exceptionnel en eux-mêmes, isolément, ils ne sont que peu de chose, mais je les rassemble ici pour la première fois, depuis longtemps. Car, ils le furent déjà en d'autres temps par les premiers Lactéens.
Les auteurs des deux premiers textes sont demeurés inconnus dans la suite des générations, sans que cela amoindrisse le nombre des lecteurs, comme l'attestent les compteurs de fréquentation. Nous ne savons donc rien d'eux, si ce n'est qu'ils écrivirent à des époques rapprochées et qui se succédèrent. J'attribue le troisième texte à un collège d'observateurs pré-lactéens et c'est moi qui ajoute un titre.
Ces trois textes sont bien sûr de nature très différentes, ce qui explique qu'ils aient été séparés assez longtemps, mais ils relatent un même fait, un même mythe, direz-vous. Ils racontent la naissance spontanée, sans effondrement gazeux, d'une deuxième étoile au cœur d'un système stable et déjà ancien. Mais cet événement merveilleux s'avère cataclysmique puisqu'il entraîne la quasi disparition d'une espèce d'êtres intelligents appelés « hommes ».
Le premier texte est un récit d'anticipation qui raconte l'événement peu de temps avant qu'il ne survienne. J'ai déterminé que, pour cette raison, il fut intégré dans la suite des récits prédictifs d'une ancienne religion. Mais les gloseurs pré-lactéens contestèrent l'identité humaine de l'auteur et le détachèrent de la suite.
Le deuxième texte est un poème, c'est-à-dire une sorte de chant très rythmé qui conte l'avènement d'un ordre nouveau. Mais savez-vous ce qu'est un chant ? Les Lactéens chantent.
Ils modulent leur système de communication, fondé sur l'échange sonore, sans modifier le sens exact de l'énoncé, mais en apportant une touche sentimentale, un peu comme nous varions l'intensité lumineuse de nos messages pour signifier notre joie ou notre colère.
Le troisième texte est un rapport d'inspection. Curieusement, il n'en a pas la sécheresse habituelle. Bien que le phrasé soit parfaitement tenu, il passe entre ses lignes un, comme disent les Lactéens, « je ne sais quoi » de surdimensionné. Tout le tissu syntaxique vibre d'une présence invisible, comme si la Terre, une fois fréquentée, courbait tous les espaces de pensée.
Les hommes étaient-ils liés aux Lactéens ? Rien n'est moins sûr. Mais, dès lors qu'ils les redécouvrirent, ils ne cessèrent de s'y intéresser. Chez les Lactéens, on ne parle jamais de la Terre, mais de « la Terre des Hommes » et mourir se dit « rejoindre les Hommes ». Gageons que nous aurons bientôt nous aussi nos expressions. N'ai-je pas entendu récemment un de nos Archontes s'exclamer en public et en présence d'une délégation lactéenne: « Comme Homme ne s'en dédit » ?
I PARCE QUE LE JOUR SE LEVE, NARRATION HUMAINE, ANTICIPATION
L'heure de la promenade est dans le regard du chien. Jean aime ce moment, son deuxième café. L'air, toujours frais, accentue sa perception du Monde. Mon Dieu, quelle est bonne cette goulée de certitude ! Le Monde est là, aussi lourd, aussi léger, aussi profond qu'hier, différent bien sûr, mais là, pour les siècles des siècles dans sa pesanteur éternelle.Tilak, lui aussi, est sûr, sûr de la promenade, et, cette évidence animale et domestique conforte le maître. Les voici tous deux au seuil solennel de leur journée. Jean a faim, il mange la porte, puis la perspective du jardin ; le premier battement d'aile du premier oiseau, encore non vu, il le garde en bouche, et le laisse fondre lentement. A l'instant précis de dissolution , Jean n'est plus lui-même qu'un point de l'Univers , mais un point de commencement , une singularité a- t- il la place de penser ! Jean est fier d'être un point et de ce point considérer la belle impatience de Tilak.
Jean se met en marche et atteint sans y penser le portail. Il est toujours dans son point et la totalité de ce qui est lui parvient inéluctablement, point de passage obligé. Il voit sa main, munie de la clé, qui s'élève jusqu'à la serrure. Son œil dirige la manœuvre, sans défaillance possible tandis que son autre main capte le collier étrangleur de Tilak. Deux autres séries de battements d'ailes sont saisies et, cette fois, broyées. Il reste la poudre délicieuse du silence. Jean s'y applique de tout son point et se sent croître, au-delà de lui-même toujours lui-même. Il englobe d'abord la clé. Comme un arbre absorbe une pancarte de métal, fabuleuses épousailles des matières, la clé colle et s'incorpore. La serrure maintenant est gagnée par la contagion de la chair, puis le bois qu'a préparé la fiente blanche d'une pie, et le sol pierreux saccagé des jours accumulés, et les fenêtres des cieux des jours désenclavés, et les lointains moins loin que l'imagination ; tout y est. Jean est un Dieu qui marche dans le Monde et il écrase l'impossible.
Aujourd'hui, Jean pense aux hommes qui mangèrent des hommes. La renaissance du jour autorise bien davantage que le mot « anthropophages » que la science applique comme un vêtement jeté sur l'inconcevable. Lui aussi pourrait se satisfaire de l'Autre et comprend le sens des sacrifices anciens : non pas offrandes pour un retour comptable mais communion avec l'Etre du Monde. Dès lors tout palpite, fusionne et fond en un cœur qui pulse tout le sang du présent. Jamais Jean n'a ressenti avec autant de force le sentiment d'être le Monde et il se demande pourquoi. Très manifestement, aujourd'hui mérite son nom, aujourd'hui est très légèrement différent des autres jours. Il dirait cela de chaque jour bien sûr mais à ceci près qu'il ne s'agit pas de la même sorte de différence. Aujourd'hui est donc un peu plus différent que ne le sont les autres jours.
Jean se dit que peu de jours dans une vie ont cette qualité. Il réentend le premier vers que lui souffla le vent ami qui délivra son âme du joug du néant Il regoûte les premières lèvres qui lui ouvrirent l'amour, à la saveur marine et au long cours. Il accueille à nouveau l'enfant premier né, feu fragile que garderont scrupuleusement les parents justifiés de tout ce qu'ils furent. Il recroise le regard ultime de celui qui part, le sent, veut le proclamer et ne dit rien par convenance non personnelle, la mort pourtant certaine au fond des yeux , au fond de presque rien, tout ce que l'on a : ce jour précisément et ce regard.
Jean est donc plus heureux que la veille car il sait déjà que ce jour est un bien précieux. Il respire plus profondément et savoure avec exactitude chaque millimètre cube d'air. Il n'en perdra rien, tout lui sera donné. Il a une conscience accrue de sa main droite et il distingue parfaitement intérieurement chacun de ses cinq doigts dans leur singularité comme dans leur solidarité : l'opposition du pouce n'a jamais été aussi nette et articulée à l'un des quatre autres. Il caresse Tilak et contrôle la sensation d'épaisse toison. Le chien n'a jamais été aussi parfaitement aux ordres de la main. Le halètement même de la bête est maîtrisé soudain,très bas d'abord, un peu plus haut, puis relancé comme un moteur qu'on chauffe ; mais ce n'est pas une machine, c'est une vie et une vie pour une vie.
Tilak va, lui aussi plus lui-même que les autres jours. Ce sont toutes les odeurs de la Terre qui lui parviennent et il fait le tour du Monde en quatre-vingt secondes. Jean le suit et parcourt par lui la vaste étendue. Il perçoit maintenant les kilomètres carrés, les plaines humides comme les plateaux asséchés, les failles vertigineuses comme les monts olympiens, les lacs étals comme les océans meurtriers ; et où qu'il se trouve c'est toute la circonférence de la planète qui est la mesure de son pied de géant.
Cependant, aujourd'hui, un sentiment nouveau ouvre l'âme de Jean et l'expose aux quatre vents. Dans le balancement régulier de la marche, il sent le déplacement de son centre de gravité, et, dans le même temps, il prévoit la course apparemment irrégulière de Tilak. Ce n'est plus un va-et-vient aléatoire, mais une route secrète que retrace le chien, une route à la fois oubliée et nouvelle, discrète et formidable, comme ces voies romaines pas seulement anciennes et romaines, ces voies que pensèrent des hommes par la force d'une évidence et qu'un seul redécouvre par la force de la même évidence revenue pour lui. Jean ne se demande pas où elle mène, pas encore, il sait qu'elle est et qu'elle va, et qu'il suffit de suivre son cours, de deviner un méandre, un presque retour, une prochaine ligne droite, et le bonheur d'un peu d'infini.
Jean pense tout à coup que cette route conduit au jour, à la pleine lumière. Il la suit jusqu'au bord de l'horizon, et commence à s'élever avec elle dans les cieux. Il peut dire qu'il « fait » encore nuit, et il aime envisager que les choses de la nature se fassent, et que le temps se mesure premièrement à ce grand sablier. Tout se meut et rien ne passe vraiment, ce que Jean est sera encore dans un instant, mais légèrement modifié, comme le jour qui monte, nommé avant qu'il ne soit. La nuit est encore là, déjà un peu idée, plus rafraîchissante, amie qui tarde à s'en aller. Le museau de Tilak est de plus en plus fou, indépendant de la volonté de l'animal, captant précieusement l'odorante rosée, que l'heure légère a déposé et qui brillera sous le feu régulier et doux d'un matin de plus.
Jean, lui aussi, laisse aller sa vue au gré des jeux de lumière. Ses yeux jubilent à ne plus suivre une ligne précise et prévue, quoique attachés à tout ce qui miroite. Il pense aux dés dans le cornet que l'on sent sans les tenir, à l'ivresse de la vitesse où l'on sent sa vie sans la tenir. Décidément Jean est bien car tout est bon ce matin de Pâques, Urbi et Orbi : la bénédiction papale sera glorification de ce qui est et non rémission. Il n'est pas nécessaire de sanctifier ce qui est déjà parfait.
Le jour a déjà bien grandi mais, il lui semble, beaucoup plus rapidement que la veille. Bien sûr cela n'a rien d'exceptionnel ; souvent la présence ou l'absence d'une couche nuageuse peut donner l'illusion d'un changement de saison brutal, d'un saut dans le temps, sans que l'on sache si l'on est dans le passé, dans le futur ou étrangement dans un autre présent. Hier pourtant, le ciel était totalement dégagé et les étoiles avaient brillé longtemps. Il se souvient de leur éclat avec la mémoire du joaillier, qui régulièrement examine ses plus belles pierres pour s'enivrer de leur constance : lumière stable pour l'œil avide de jour et de devenir. Il se demande s'il n'a pas effectivement franchi une barrière temporelle car les astres ont subitement bien pali. Le quartier de lune même n'incise plus avec autant de précision le fond céleste. Où est passé la nuit, le silence obscure et le règne tranquille des ténèbres ? Comme l'herbe des sons soudain s'épaissit ! Mille crapauds s'apostrophent, le verbe haut, comme le jour qui va monter, à n'en plus douter. C'est un branle-bas de combat pour ceux qui par hasard dormiraient encore malgré l'évidence du labeur à commencer. Allons, au jour !
Jean n'en revient pas. Ce n'est pas l'agitation même qui le surprend, c'est le rythme auquel elle s'étend et gagne toute chose, plus vite que le soleil, pense-t-il plaisamment. D'ailleurs, lui-même est atteint, son pas n'est déjà plus alangui mais ferme et assuré, prêt à parcourir la belle étendue de cette grande journée. Comme tout pète le feu et va gaiement vers son destin ! quoiqu'il arrive dans la longueur de la journée ! comme un roi qui va à l'échafaud, heureux de l'embrasement des cieux.
Jean se dit que tout est parfait car rien de mauvais ne peut advenir et, tout ce qui est, est bon à vivre. D'ailleurs, la température est de plus en plus douce, et, ce n'est pas seulement la marche de plus en plus aisée qui explique cette jouissance toujours neuve du corps. C'est l'air qui se réchauffe dès l'aube finissante, annonciateur discret mais certain d'une journée radieuse de printemps.
Jean aime le mot « radieux », il pense au roman de Jack London RADIEUSE AURORE. Il interprète le titre comme une métaphore de la femme, fragile, lumineuse, incandescente, et qui consume lentement. Il se revoit plus jeune et prêt à se brûler pour l'amour de ses vingt ans.
Il relit plus intérieurement qu'autrefois la magnifique épithète homérique « l'aurore aux doigts de rose », mille fois revenue comme autant de jours à vivre, comme autant de fois se livrer à l'épouse et au Monde. Tout est là et va le prendre dans un baiser de feu, de lave, plus incandescent et dévastateur qu'un soleil, comme n'importe quel cœur en fusion, comme le cœur de toute chose sur Terre et ailleurs dans la prodigieuse profondeur des cieux, comme son propre cœur qui, quoique accoutumé, sentira une nuance de degré, une flamme sur une flamme, un graphe sur une page, une vie jaillie pour mille morts bénies, ses lèvres sur les lèvres du jour.
Jean est heureux de sentir la Terre sous ses pieds, et la banale et merveilleuse rotation qui le promène d'un crépuscule à l'autre depuis qu'il connaît le départ du matin. Jean est heureux et a chaud maintenant. L'axe de son désir tourne à toute vitesse et brûle ses chairs intérieures ; il brûle d'être lui-même plus qu'au jour de sa naissance, plus qu'au jour de dire « je t'aime », plus qu'au jour d'accueil de l'enfant ; il brûle comme l'étoile qui finit d'être elle-même.
Cependant, le soleil, le feu premier du fond des âges, émerge presque insensiblement de l'horizon millénaire, que contemplent tous les sages de cette Terre. L'ascension est lente et belle et authentifie la venue du jour nouveau. Le jour est là, matière d'espoir, déjeuner frugal vers lequel tout converge et tout consent.
C'est bientôt une belle demi-sphère qui s'aplatit légèrement pour occuper une large portion d'horizon. Elle est du rouge de toujours, et elle conquière par la force de ce qui est l'esprit de l'homme, qui par là même se découvre. Elle paraît devoir s'étaler encore, pour ne jamais finir de monter. D'ailleurs, voici qu'elle se dédouble : à moitié sortie, elle sort une deuxième fois, mirage d'elle-même au dessous d'elle-même. C'est là un prodige que nul être ne vit jamais, nul être sur Terre.
La première sphère est complète tandis que la seconde continue de monter.Ce sont bien deux soleils qui pour la première fois émergent de l'Inconnu. Et, leur beauté rivale stupéfait le regard. Jean ne cherche pas à comprendre, mais il sait que partout où se sont levés les deux monstres la vie, telle qu'il la connut, n'existe déjà plus. Lui-même, bientôt, ne sera plus que cendre, incapable de survivre aux deux chaleurs additionnées.
Il éclate de rire quelques secondes avant l'extermination. Il se dit qu'en se déplaçant à la vitesse de rotation et vers l'ouest ou en rejoignant l'un des pôles il échapperait à la mort. Peut-être que les Inuits l'attendent, lui et quelques élus. Il les imagine prosternés, en adoration et sauvés de la fin d'un Monde
L'ours blanc se dresse et dans les fonds abyssaux des mers la lumière paraît. Seules, les vies extrêmes vont survivre, et l'homme moyen disparaître.
Jean n'est pas triste car, tout ce qui est, est bon, puisque cela est. Jean se rassemble, se concentre une ultime et grande fois.
Il se sent à nouveau un point, un point d'ignition.
II CHANT INUIT, LES JUMEAUX,CELEBRATION
Voix du Soleil
Je suis la lumière et le père
Je suis l'embrasement des cieux
Je suis la course dans les airs
Je suis le régnant et le pieux
Je forge les pierres et les nombres
J'appelle mes filles, les ombres
Voix du Jumeau
Je viens, le frère, le siamois
Pour toi qui jamais ne larmoie
Je suis la deuxième lumière
Je suis le nouveau fondateur
J'accrois le jour et la prière
Je refonde l'année et l'heure
Voix de la Terre
Votre accueil ne m'est pas tourment
J'accours au nouvel élément
Je vais suivant une autre ellipse
Fidèle à chacun des deux frères
C'est jouissance que cette glisse
Plus jamais n'être que la Terre
Voix de l'Ours
Je me dresse plus blanc, plus grand
Fier, humant le surcroît des vents
Je suis l'arbre de cette terre
Je suis le réel édifice
Je suis qui sait la proche mer
Le sel, la vague et les délices
Voix du Renne
Je sais le temps et l'étendue
La grande plaine parcourue
Je suis la bête passagère
Nul pas qui ne soit pour l'exode
Mon brame trace la frontière
Qui toujours excède ta horde
Voix de l'Homme
Je conçois l'aire du séjour
Que saigne la main de l'amour
Je suis homme de mille voix
Je suis celui qui sait Hier
Je suis le choix, je suis le droit
Je suis ici, riche de terre
Voix de Dieu
Je suis le Dieu de vos Jumeaux
Aimez comme moi mes égaux
Je suis la Voix de nulle part
De toutes parts Voulue Hier
Je suis la Voix du Vivant Départ
Pour le désert de la Prière
III COMMUNICATION AU GRAND CONSEIL GALACTIQUE, INTERROGATION
L'Humanité n'est plus. Du moins, celle que connurent nos précédentes visites : foisonnante et industrieuse sur tout le globe. Un deuxième Soleil est apparu, comme né de nulle part, et a bouleversé ce système. Aucune de nos théories ni de nos simulations n'a prédit cette éventualité, et jamais elle ne fut observée auparavant. Nous ne savons guère qu'en penser.
Il ne s'agit pas d'une migration d'astre. Ce système est trop âgé, et nous l'aurions depuis longtemps détectée et anticipée. Les Hommes eux-mêmes l'auraient repéré et nous n'avons constaté aucun mouvement de panique, ni aucune agitation dans leurs observatoires. Tout est allé très vite, bien plus vite que l'arrivée inopinée d'une comète ou d'un astéroïde.
Nous n'avons pas de jugement à porter sur ces étranges et terribles événements, mais cette espèce intelligente, bien que tourmentée, menaçante et souvent autodestructrice, ne méritait pas l'extinction. De toutes les consciences que nous avons visitées, elle est la plus originale. Nous n'avons toujours pas compris le rapport des Hommes à la mort : ils la détestent et l'aiment dans le même temps, ils l'ignorent et l'adorent comme leur dieu même. Quoi qu'il en soit, ils en tirent un sentiment qu'ils nomment « gloire » et qui occupe une grande partie de leur champ de conscience.
Cependant, un groupe d'humains en marge des zones autrefois habitables, a survécu. Une nouvelle humanité pourra en renaître. Nous ne les aiderons pas. D'abord parce qu'ils n'auront probablement pas besoin de nous ; ensuite, parce que nous n'expliquons pas ce qui s'est passé. Nous croyons à un possible dessein divin et il est, bien entendu, hors de question d'interférer dans des plans qui nous dépassent.
Nous nous autoriserons cependant à poursuivre nos visites, régulières, programmées, impatientes peut-être, mais sans contact. Nous continuerons aussi à chercher une explication à la survenue de cette nouvelle étoile dans un espace dépourvu de la matière nécessaire. Enfin, nous ne pourrons faire l'économie de l'étude des conséquences de ce phénomène sur le continuum de l'espace-temps.
Que se passerait-il si un peu partout apparaissaient, venus de nulle part, des étoiles, des galaxies, ou pourquoi pas des univers ? Le temps tel que nous le connaissons, terrible et rassurant à la fois dans sa linéarité, y résisterait-il ? Il est vrai que l'espérance qui nous meut et qui nous guide nous vient suivant un cheminement tout aussi secret. Malgré la disparition de milliers de mondes, elle réapparaît toujours, et toujours nouvelle, et toujours plus grande, et toujours s'enracinant dans le malheur même.