Les rues de Portici étaient baignées d'une douce torpeur. Leurs grosses dalles de basalte, écrasées de chaleur, gémissaient lentement. Dans le port, une eau bleue lançait de longs reflets argentés sur les coques des bateaux. Tout en réparant leurs vieux filets de pêche, quelques marins tranquilles nous ont regardés marcher le long du quai. Au loin, majestueux et paré de son habit vert, le Vésuve dominait les hommes et soupirait d'aise. Puis, sur le rivage baigné de lumière, nous nous sommes assis sur de grosses masses de béton et nous avons contemplé la mer : longuement, silencieusement, comme hypnotisés par la vision de cette baie qui s'offrait à nous, comme irradiés par l'astre solaire qui nous caressait de ses rayons dorés. Un ciel pâle et transfiguré semblait vouloir nous lover dans ses bras et j'aurais aimé que nous soyons - moins infortunés cependant - comme les habitants de l'Herculanum si proche, figés à tout jamais dans la terre, oui, certainement figés dans ce qui me paraissait être, alors, l'illustration même du bonheur.
La plage s'étend sur une quinzaine de kilomètres depuis l'embouchure du fleuve jusqu'aux rives de la ville voisine. Sur la grève dorée, les vacanciers s'entassent, les uns prêtant leur corps aux rayons ardents du soleil, les autres protégés par de larges parasols aux couleurs océanes. Assis sur la digue, Juliette et Pierre tournent le dos à la mer et regardent les estivants partir à la conquête du grand vaisseau de sable. Ils pensent ne plus avoir l'âge de s'étaler ainsi à la vue du premier quidam venu. Moi, face à la mer, j'offre mon visage à l'astre solaire et tente de matifier ce teint de Parisien cadavérique. Paupières closes, esprit reposé, j'écoute les bruits de la plage : ici un ballon de volley rebondit sur des mains expertes, là deux frères se disputent, ailleurs une jeune fille compte le nombre de sauts effectués sur un trampoline. Mais bientôt l'heure n'est plus au farniente et nous devons poursuivre la remontée de la digue. Sous nos pas, parsemé de milliers d'éclats de verre poli, le goudron rose scintille. La promenade est propice aux confidences et Pierre raconte ses souvenirs d'enfant. Ainsi nous faisons la nique au temps qui passe : la figure paternelle transmettant une part de son histoire au fiston déjà grand qui l'écoute bien sagement.
Il faisait noir. Je ne voyais rien. Je n'étais pas aveugle mais plongé dans l'obscurité la plus totale. J'ai élancé mes bras devant moi afin de me diriger. Je n'ai rien senti. J'ai pivoté sur moi-même et j'ai tenté à nouveau de cerner les limites de cet univers opaque. Là, sur ma gauche, il y avait comme une paroi, lisse, incurvée, froide. Je l'ai suivie et j'ai commencé à voir la lumière. Quand celle-ci s'est faite plus précise, j'étais arrivé dans une forêt, une vaste forêt, avec de grands arbres décharnés. Je ne savais où aller alors je me suis adossé à un arbre. Et c'est là qu'elle m'a giflé. J'ai couru après elle mais ne suis pas parvenu à la rattraper. Épuisé je me suis accroupi près du tronc mort d'un vieux chêne. Et sans que je m'y attende, elle m'a poussé. Mais cette fois je l'ai attrapée. J'ai pris une corde et je l'ai pendue. Avant d'expirer, elle s'est écriée :Pourquoi ?Je lui ai répondu :C'était toi ou moi !Elle est morte dans l'instant. Elle doit y être encore. Ce que je sais, c'est que moi je n'y retournerai pas.
Et je suis resté là assis sur ma chaise, ne me retournant pas pour le voir s'éloigner. J'ai fermé les yeux et j'ai fait le vide dans ma tête. Puis j'ai regardé autour de moi. C'est une drôle de sensation qui vous prend alors à ce moment précis de votre vie. Vous devenez spectateur d'une scène où jouent des dizaines d'acteurs. Comme si eux ne vous voyaient pas. Ou plutôt comme si vous, vous n'existiez pas. Vous êtes en dehors du temps qui s'écoule devant vous. Vous les voyez mais vous ne les entendez pas. Plus un bruit. Rien que le mouvement des autres autour de vous : les promeneurs qui déambulent, les enfants qui jouent, les habitués qui se reposent. Prostration. Oui voilà le terme adapté : prostration.
Le compartiment de la 1ère classe dans lequel je m'engouffre est presque vide. Le Nord n'est pas la destination de vacances idéale des Parisiens. Je m'assieds et pose romans et revues achetés à la librairie sur un siège vacant. Je ne sais pas pourquoi je m'évertue à acheter de la lecture : je sais pertinemment que je ne lirai par pendant le voyage et que je finirai le regard perdu dans le vide, la tête dans les pensées. Bientôt deux voyageurs se joignent à moi. Lui, plus consciencieux, lira plus tard le roman qu'il a pris soin de ranger dans sa valise. Pour le moment, il sort son casque stéréo, le pose sur la tête et ferme les yeux. Elle se débarrasse de la plante verte qui l'encombre et installe son ordinateur portable sur la tablette centrale. Tout en chaussant ses lunettes, elle jette un rapide coup d'œil en direction de ses voisins. Je l'observe et trouve que cela lui donne un air d'intellectuelle très à la mode. Nous attendons le départ quand entre, presque à la dernière minute, une jeune maman tenant fermement dans ses bras un nouveau-né. Chacun d'entre nous la regarde enlever avec précaution les sangles du corset qui retient l'enfant sur le ventre maternel. Prenant sa place à nos côtés et sans se soucier de ses voisins, elle adresse quelques risettes à l'enfant qui, à son tour, lui sourit. Mais bientôt le visage de celui-ci se tord et la bonne humeur cède la place aux cris et aux larmes : il faut nourrir l'enfant ! Alors, délicatement, la jeune femme relève son chandail rose et laisse apparaître, sous le regard à la fois incrédule et émerveillé de ses voisins, le sein qui, presque instantanément, délivre bébé des tourments de la faim.
Quand tu arriveras à la ville, après avoir traversé de longues plaines couvertes de blés, franchi d'épaisses forêts et traversé de larges rivières, quand tu arriveras à la ville, dis-je, je pense que tu seras enfin heureux de te sentir moins solitaire. Voilà tant et tant d'années que tu es parti. Je te revois ce matin-là, heureux et souriant à la simple idée de partir à l'aventure. Combien d'années se sont écoulées depuis ton départ ? Dix, quinze, vingt années ? Plus, beaucoup plus ? Je ne les compte plus tant la peine liée à ton absence est aujourd'hui encore vive. Quand tu arriveras à la ville donc, tu seras content, je pense, de voir que rien n'a changé. Sur ta droite, tu verras la maison des Peters avec ses cheminées noires, son toit de tuiles sombres et sa grande façade blanche. La maison est restée telle que tu l'as connue. Certes, Mrs Peters est morte et son mari se sent bien seul désormais, mais tu y trouveras encore dans le jardin le pommier qui, à la fin de l'été, nous offrait ses belles pommes jaunes. Juste à côté, tu ne pourras manquer la petite maison de Mrs Brown. La façade est encore couverte de l'ocre brun doré que papa avait étendu un jour de printemps où nous n'avions pas l'école. Je me souviens ce jour-là tu avais perdu une dent et tu n'osais plus sourire. La façade est aujourd'hui moins lumineuse, mais je me dis que quelque part c'est une trace que papa a laissée dans la ville. Puis tu laisseras sur ta gauche la grande maison de bois qui nous faisait si peur lorsque nous étions enfants. Te souviens-tu du jour où nous y avons pénétré afin de découvrir je ne sais quel trésor caché par le vieux John ? Je ressens encore l'effroi à l'idée que la lourde porte de la maison ne se referme à tout jamais derrière nous. Enfin, en face, tu reconnaitras sans peine notre maison : toujours là, fière, droite, majestueuse. Elle non plus n'a pas changé. C'est là que je t'attends, toi mon frère bien aimé qu'il me tarde de retrouver.
Je suis entré dans l'église, attiré par cette odeur âcre que dégage l'encens. Je marchais dans le bas-côté quand je la vis, cachée derrière un pilier. Elle se tenait là, sur ses quatre pieds : droite, figée, austère, fière. Dès qu'elle m'aperçût, elle m'invita à s'asseoir avec elle. Je refusais poliment, prétextant je ne sais quelle affaire importante à régler à l'extérieur. À ma réponse, je devinais qu'elle était triste. Elle me fit part de sa profonde solitude. Je rétorquais qu'elle n'était pas seule et que des dizaines de ses semblables se trouvaient réunies ici avec elle, peuplade de bois et de paille envoyée par je ne sais quel roi coloniser cette église. Je fis demi-tour et m'apprêtais à sortir quand, me retournant une dernière fois en sa direction, je l'entendis pousser un profond soupir.
Un vieil homme était assis sur un banc. Passant devant lui, il me fit signe et me demanda : "T'aurais pas une cigarette ?". Je lui répondis que je ne fumais pas. Il me fixa du regard et me dit : "Ce banc, c'est mon domicile, ici je suis chez moi, et chez moi je peux fumer. À l'extérieur, je ne me permettrai pas mais ici je fais ce que je veux!". Il fit silence quelques minutes puis reprit : "Tu ne trouves pas que je suis beau ? Enfin, je veux dire, encore potable?". J'acquiesçais et lui dis : "Je peux vous prendre en photo ? J'habite à deux pas, je reviens, je vais chercher mon appareil!". Je me suis dépêché, j'ai couru même, mais, quand je suis revenu près du banc municipal, le vieil homme avait déjà disparu.
La pièce est petite et bruyante. Elle donne sur la rue. Le soir, quand le jour cède la place à la nuit, une lumière rouge passe à travers les persiennes. Couché sur le lit, je regarde cet éclairage tamisé envahir la pièce. Cela lui donne un air de tripot chinois qui ne me déplaît pas. Alors je me prends à rêver que je suis loin, dans je ne sais quel pays d'orient où les fumées d'opium roulent sur les statues de jade. Puis je me retourne et je le vois là, étendu à mes côtés. Sa peau mate est douce. Je me blottis contre lui et c'est maintenant la grosse pluie d'été que j'écoute tomber, caressant les cheveux noirs d'un ange pris dans les bras de Morphée.
Je suis monté dans l'ascenseur et j'ai pris place, comme à mon habitude, au fond, près du miroir. J'attendais patiemment que s'effectue la descente des dix-huit étages, quand, soudain, l'élévateur s'immobilisa. Les portes s'ouvrirent mais curieusement personne n'entra. Les parois coulissèrent et l'ascenseur reprit sa course. Mais il flottait maintenant dans l'espace confiné une odeur bien particulière, probablement happée, lors de cet arrêt inopiné, à l'étage supérieur. Cette odeur ne m'était pas étrangère et je l'ai bien vite identifiée. Au fond de ma mémoire, des bribes de souvenirs jaillirent et commencèrent à s'imbriquer les uns avec les autres : des carreaux de céramique jaune, un robinet qui goutte, une porte donnant sur la cour... cette odeur, c'était celle de l'arrière-cuisine de mes grands-parents. Combien de temps ai-je flâné dans cet endroit dont l'accès ne m'était pas destiné ? Des heures sans doute... Et pourtant j'en avais oublié jusqu'à l'existence. Qui aurait pu croire, ce matin-là, que mon ascenseur m'eût offert une plongée quasi abyssale dans les méandres de mes souvenirs d'enfant ?
Je suis sorti de chez lui un peu ivre et très fatigué. J'ai emprunté la longue rue de Crimée, artère pentue qui mène tout droit au sommet de la butte. J'avais le cœur trop lourd. Je me suis assis le long du parc et j'ai laissé mon regard plonger dans le vide. J'aurais pu rester des heures ainsi à sentir le vent frais caresser ma nuque. J'aurais aimé me fondre dans le paysage nocturne, ne faire plus qu'un avec ces grilles, avec ces arbres, avec le bitume, me dissoudre complètement, disparaître. Puis je me suis souvenu du petit cadeau que Virna m'avait offert l'après-midi même : une boîte à vœux. Oh elle ne payait pas de mine cette boîte : c'était un origami aussi fin qu'une allumette. Il ressemblait à ces bombes à eau que nous nous lancions à la figure, mon frère et moi, quand nous étions enfants. J'ai soufflé dans la petite ouverture et la boite a pris forme en se gonflant. Je l'ai approchée de ma bouche, j'y ai emprisonné le vœu qui me tenait le plus à cœur et je l'ai posée sur le bord de la route. Le vent l'a poussée et l'a emmenée de l'autre côté de la chaussée. Puis elle a disparu : je ne sais où elle a terminé sa course. La mienne ne l'était pas et, bien trop lourd pour être porté par la brise, j'ai gravi la montagne délesté du poids d'un vœu qui me vrille le cœur et la tête.
Je suis actuellement la vedette d'un numéro de cirque à grands frissons : celui du lancer de couteau. Placé sur un support circulaire mobile, je tourne, non pas dans le sens des aiguilles d'une montre, mais dans tous les sens. Là-bas, à l'autre extrémité de la salle, les yeux bandés, mon partenaire lance des couteaux effilés sur la cible que je constitue. Le but n'est pas, comme dans tous les numéros de ce genre, d'éviter les couteaux, mais de les recevoir. Chaque jour les lames transpercent ma chair, éclatent mes organes vitaux, déchirent mes muscles, sectionnent mes veines. Mon cœur saigne abondamment : le flot rougeâtre coule en permanence. Je suis le Prométhée du music-hall !
Je suis le maître d'un château de sable que les vagues effritent patiemment. Déjà les murs de ma forteresse se fissurent et les briques tombent une à une au pied du rempart qui jadis me protégeait. Bientôt le vent du changement lancera son souffle froid contre mes fenêtres et les brisera. Alors la citadelle que je croyais imprenable s'écroulera. Pleure maintenant car les jours sombres qui se précipitent feront de toi le roi sans couronne d'un royaume désarticulé !
La nuit, quand vous dormez, nous ne dormons pas. Lui parce qu'il aime la nuit, moi parce que je ne l'aime pas. Alors nous partons. Au hasard des routes. Là où la nuit veut bien nous conduire. Nous empruntons de sombres chemins qui le ravissent et des routes éclairées qui me rassurent. Et sous nos pas se déploient des kilomètres d'asphalte et de bitume noirs. La nuit, rien n'est pareil. Tout s'estompe. Son visage, le mien se confondent. Nos yeux ont perdu de leur intensité. Nos cheveux ont la couleur du charbon. Nous sommes les noirs ménestriers, les chiens de la terrible Hécate, l'ombre même de la nuit. La nuit, quand vous dormez, nous ne dormons pas.
Il est des murs qu'on ne franchit pas. J'ai échoué. Je ne saurai jamais ce qu'il y a derrière. Eh bien soit ! Désormais, je resterai là au pied du mien avec toute ma peine et mes regrets, préférant me contenter du ciel et des étoiles.
Souvent, dans la ville, je marche sur la bordure des trottoirs. La plupart du temps les blocs forment une surface plane et rien n'entrave ma course. Mais certains, plus défoncés que d'autres, me mettraient presque au niveau du caniveau. D'autres encore me feraient facilement trébucher si je n'y prenais garde. Parfois les passants s'arrêtent et me demandent pourquoi je ne marche pas comme eux au milieu du trottoir. Je leur réponds :Que vous importe si je ne chemine pas comme vous ? Que vous importe après tout si je tombe au fond du caniveau ? Je ne suis pas le seul à emprunter ce parcours chaotique !Ils me rient au nez puis s'en vont. Habituellement leurs remarques m'indiffèrent. Mais ce matin, piqué plus que d'ordinaire, je me suis retourné et j'ai regardé derrière, puis devant moi : personne ne me suivait ni ne me précédait. J'ai immédiatement saisi le ridicule de la situation. Tout penaud, je me suis assis sur les blocs de béton et j'ai laissé traîner mes pieds dans la rigole. Une coquille de noix qui flottait vint s'écraser contre ma chaussure. La ramassant avant qu'elle ne sombre, je vis qu'on y avait inscrit cette phrase :Le pire des fléaux, c'est la solitude !
On croit souvent pouvoir. Alors on est heureux. Quand on réalise qu'on ne peut pas, on se rassure en se disant que le temps n'est pas encore venu. On se prend à espérer : oui, c'est certain la chance frappera à nouveau demain à ma porte ! Combien sont-ils ceux qui attendent que la bonne Fortune vienne combler leurs amours vides ?
Car on sait bien que tout cela n'est qu'une vaste comédie, un cirque, une arène, une scène de théâtre. Un acteur entre. S'il est bon, on l'applaudit. Mais s'il est mauvais, pas de pitié pour lui : il est renvoyé dans le ravin de ses certitudes, dans le néant de ses espoirs trahis, dans la fosse de ses fourvoiements d'antan. A quoi bon se nourrir d'illusions ? Allons ! Nous devrions savoir que la fin est toujours la même ! Seuls quelques-uns d'entre nous sauront attirer à eux gloire et reconnaissance. Pour les autres, la vallée des larmes sera leur seul Éden.
Mon corps est fatigué mais pas mon cœur qui bat encore dans ce pays dévasté par les pleurs. T'arrive-t-il de croire que tu vivras éternellement ? Il appartiendra aux vivants de juger nos actions. Pour autant, il ne faut pas croire que tout est permis : on peut toujours espérer que le cours de sa vie prendra une autre direction. Et quand on demanda au sphinx ce qu'il en pensait, il répondit : une femme donna naissance à huit enfants qui, à leur tour, engendrèrent quinze garçons et dix-neuf filles en trente ans, trente-sept jours et cinquante heures.
Des yeux, coulent les larmes.
Sur les joues, roulent les larmes.
Sur les lèvres, éclatent les larmes.
Mais quel goût auront tes lèvres ?
Il était une fois un prince qui avait le cœur chagrin. Une nuit, son cœur était si gros qu'il ne pouvait dormir. Le prince n'était pas habitué à pleurer et ne pouvait, par ses sanglots, vider son petit cœur. Il se leva et courut à l'arrière de sa demeure. Là s'étendait un jardin bordé d'une sylve profonde. À l'orée de la forêt, il creusa un trou, plongea la tête dans l'orifice et hurla tout son désespoir. On dit que le hurlement du prince était si puissant qu'il effraya tous les animaux du bois et que ceux-ci ne revinrent jamais dans la forêt, si lugubre que l'on entendit l'horrible cri à des dizaines de kilomètres à la ronde et que les nouveau-nés blêmirent dans leurs berceaux, si triste qu'il fit périr instantanément toute plante qui poussait dans le jardin et que la beauté légendaire de ce dernier en fut altérée à tout jamais. Alors le prince se releva, prit la terre à témoin et lui émit cette sentence : « Oh terre nourricière, sois certaine qu'ils n'ont rien fait pour m'aider! ». Il boucha le trou puis fit élever sur l'ancienne excavation un autel portant l'épigraphe suivante : « Aux vaines amitiés ».
J'ai toujours fui mon reflet dans un miroir inondé de soleil. Je n'aime pas le soleil. Mon double au soleil n'est pas moi. Mon double dans l'ombre est mon double. À un visage baigné de lumière, je préfère les contours adoucis de mon visage dans la pénombre.
Cette nuit, un fantôme est mort dans la cage d'escalier de l'immeuble. Au petit matin, il ne restait plus de ce revenant qu'un drap blanc pendant sur le garde-corps en fer forgé.
Je suis la Mata Hari des couples légitimes.
Les maris qui se croient bafoués m'accusent de comploter à la perte de leur couple.
Mais je sais bien moi que je finirai seul,
Fusillé au mur de leurs amours conjugales.
Que s'est-il passé cette nuit-là ? Je ne le saurais probablement jamais. D'ailleurs n'était-ce pas le soir précédent ? Qu'importe ! Je ne le saurais probablement jamais.
Composer n'est pas un art facile et je sais combien tu peines : tu râles, tu souffles, tu t'énerves. Moi, tout ce qui m'intéresse est de savoir quelle couleur substituer au rouge sang des murs de ce salon qui me vrille les yeux. Mais tu ne m'écoutes pas. Je te laisse à ton affaire et regarde par la fenêtre. De l'autre côté de la rue, perchée à son balcon, notre voisine "bien aimée" attend son Roméo avec une impatience non dissimulée. Ce "charmant" spectacle ne me chavire pas le cœur et, faute d'argent, je désespère à l'idée de ne pouvoir meubler correctement notre "nid d'amour". Quand je pense que, chez ma mère, la maison est grande et lumineuse : tout y est frais et riant. Notre appartement est petit, froid et sinistre. Finalement notre logis n'est pas sans ressembler aux chambres que louent au-dessus de nous les prostituées. Quel malheur m'a pris de te suivre ici, dans cette ville ? Maman avait raison et j'aurai dû l'écouter ! À cette heure, je serais avec elle, sous l'appentis, à siroter, tranquillement, de la grenadine. La chaise bleue doit lui paraître bien vide. Il ne lui reste plus aujourd'hui que le spectacle de son jardin exotique. Toi, que m'offres-tu ? Une courette bétonnée et grise ! As-tu crû que nous étions en prison ? Et ce bruit ! Tout ce bruit ! C'est une maison en carton ! Je n'en peux plus d'entendre les cris de ces filles de joie quand elles se lavent. Vous me fatiguez avec vos ablutions ! Ici, nous sommes partout, sauf dans une maison !
Je me suis mis à courir et c'est haletant que je suis arrivé au pied de l'immeuble. D'une main fébrile, j'ai poussé le grand battant de bois qui me séparait des escaliers. J'ai gravi ces derniers comme s'il s'était agi d'une montagne et je suis parvenu au dernier des six étages. Mon corps tremblait et mon coeur semblait prêt à vaciller. L'émotion prenait le pas sur la raison et c'est avec difficulté que je parvins à ouvrir la porte de mon appartement. Cet obstacle dépassé, je me ruais dans le salon, tournoyais sur moi-même sans pouvoir m'arrêter et poussais des cris d'effroi. Quand le calme fut revenu, je m'approchais du miroir et, saisi par le regard furieux que j'y découvrais, je fus pétrifié de mon vivant. Louis venait de rompre...
J'étais assis sur la banquette arrière de la voiture et je tenais un crabe dans la main droite. Soudain, le crustacé se mit à me pincer très fort, si fort que j'agitais la main dans tous les sens afin de la dégager de ce mauvais pas. Mais la tentative était vaine. Alors, de ma main gauche, je saisis la carapace et l'écrasai de toutes mes forces, probablement décuplées par la douleur. Ne restaient plus ainsi dans ma paume que branchies, viscères et liquide formant une infâme bouillie verte.
Cette nuit, au carrefour des Poules, j'ai vu les dieux fuir leur royaume... Cette nuit, j'ai été lé témoin du mariage de mon frère... Cette nuit, je n'ai pas pu m'empêcher de le désirer encore et encore...
Face
au soleil ou
à
la lune,
moi,
aurais-je le même avis ?
Tu
ne m'es plus rien désormais, tu n'
es
plus qu'un souvenir. Tu as
beau
gesticuler, crier, blêmir, pâlir,
et
même, si tu le souhaites, me maudire,
je
n'influerai pas, pour toi, le cours de mes pensées. Désormais,
te
négliger est mon seul souhait et je
souris
déjà à la tête que tu feras, toi que, peu à peu, j'oublie.
La couverture. Mais oui ! Souviens-toi ! la couverture ! La couverture verte ! Ma couverture d'enfant. Eh bien... comme il faisait un peu froid, je l'ai ressortie du fond de sa malle. Elle a toujours la même odeur, celle que les bébés ont encore longtemps après leur naissance. L'après-midi, quand je suis fatigué, je m'enroule à l'intérieur et m'étend sur le canapé. Bercé par une douce chaleur, le sommeil me gagne peu à peu. Il ne manque plus que le chat. Tu te souviens du petit chat qui faisait ses griffes sur la couverture ? Mais oui ! La couverture ! Ma couverture verte ! Ma couverture d'enfant !
Je me sens cassé. Comme un pantin disloqué. Je me sens vide. Comme en dehors de moi-même. Comme à côté de moi-même. Mon propre fantôme. Je me laisse vivre. Parfois, je reste assis, les yeux plongés dans le vide. J'attends...
Je vis dans une grande bâtisse en ruine. Le vent y pénètre et fait grincer les gonds de portes décharnées. La pluie s'y glisse et forme des flaques gigantesques. Cette nuit, j'ai régné sans partage sur ce royaume. Cette nuit, j'étais seul maître à bord de ce vaisseau fantôme. Cette nuit, j'étais seul...
Je marchais. Je marchais un peu vite certes... mais bon ! Et puis, comme ça, d'un seul coup, je me suis mis à sentir une douleur très vive. On venait de me couper l'herbe sous le pied ! J'ai été fauché en plein galop. Je suis tombé. Je ne me souviens plus si je suis parvenu à me relever !
C'est comme un petit feu qui brûle à l'intérieur de moi. Il me brûle mais ne me consume pas. Ce petit feu, je ne l'ai connu que trop rarement, mais il ne m'a jamais trompé. C'est un signal, une prédiction, une évaluation. Il ne vient jamais seul : il s'accompagne toujours d'une profonde envie de se fondre dans l'autre, de ne faire plus qu'un avec lui, de faire de deux êtres une seule entité. C'est une communauté d'esprit, d'envies, de rêves. C'est une volonté partagée, un chemin à tracer, une lumière à suivre. C'est un début à tout, un brouillon à corriger, un embryon à faire vivre, une matrice à nourrir, un nid à couver, un puzzle dont on doit rassembler les pièces, la genèse d'une histoire qu'on espère longue. Qui vivra...
Sous les mûriers, les loungta caressent l'air et dispersent au vent leurs prières colorées. Touché par tant de sollicitudes, le sophora voisin a fait taire ses sanglots. Dans la piscine azurée, les flotteurs rythment les clapotis de l'eau et notre demi-sommeil. Près d'un appentis, une frèle épuisette n'épuise rien et le pluviomètre désespère de sa vacuité. Tout autour du grand bassin faïencé, les cigales cymbalisent et quelques lézards, sans doute échappés des bordures imprimées d'un paréo momentanément abandonné, galopent sur les dalles d'argile bouillantes. Ce soir, les lampions en papier de soie, danseront, joyeux, entres les feuilles des platanes.
"Je t'ai mis de la confiture de mûres et de la liqueur de fourdraines. Allez, à dé, mon p'tit !".Àdé m'a-t-elle dit, à dé comme on dit "adésias" dans le sud, le "A deus" antique et romain. Puis la porte ...s'est refermée. Et moi, m'éloignant de la demeure grand-maternelle, j'ai récité mon "Àdé Maria" !
Devant lui, la plage déroulait son tapis safran sur des kilomètres. Il en va toujours ainsi avec les plages du Nord : elles semblent s'étaler jusqu'à l'infini.
Il avait enlevé chaussures et chaussettes et remonté le bas de ses pantalons. S'étant avancé jusqu'au rivage, il regardait l'horizon. Le ciel était bleu, sans nuages. Le ciel était vide, sans oiseaux. Le ciel était immense : ses pensées s'y noyaient sans regrets.
Les vagues venaient mourir à ses pieds et l'eau de septembre était déjà froide. Pour se réchauffer, il décida de marcher le long de la grève, en évitant les dépôts d'écume comme le font les petits enfants qui, l'été, jouent sur le sable. Ses pieds blancs s'enfonçaient et laissaient une empreinte profonde. Mais, à chaque pas, une vague venait les effacer.
Il regarda en arrière et vit que toutes les traces qu'il avait produites avaient déjà disparu. D'autres à sa place n'auraient pas relevé ce détail fugace, mais lui, justement, y voyait l'expression même de la vie : naissance rapide et mort définitive. Maintenant, il se rappelait ses lectures d'étudiant, et plus particulièrement ce fragment de Pétrone qui compare l'homme à une outre enflée de vent.
À sa montre, huit heures étaient indiquées et il fallait songer à regagner le petit appartement du bord de mer. Aimée allait se réveiller sans tarder. Il pressa le pas car il voulait la cueillir avant le saut du lit, un bouquet de roses à la main. Il l'embrasserait et la remercierait d'être à ses côtés. Alors il lui dirait, en le mimant d'un geste de la main, que c'est aussi "ça" la vie : une bulle d'air aux couleurs de l'arc-en-ciel qui danse dans le vent.
Je suis la rivière qui alimente le fleuve, le sang qui nourrit le pou, le meuble qui reçoit la poussière, la plante des pieds meurtrie par le caillou dans la chaussure ensanglantée, et l'arbre qu'étouffe le lierre et parasite le gui.
Je suis le pendu qui se balance au bout de la corde, la plaie sans cesse remuée par le couteau, la barque qui chavire, engloutie par les flots, le paratonnere usé par la foudre et la statue qui reçoit crachats et injures.
Je suis le wagon qui déraille et qui, dans sa chute, emporte les autres, la falaise qui s'effondre sur la plage, la liane qui rompt sous le poids trop lourd, le roi qui vacille, le géant qu'on abat, l'eau souillée par la boue la forêt qui brûle et agonise.
Je vaux moins qu'un kopeck...
Et parvenu au septentrion, après un chemin de longues heures, je m'endors sous la voûte étoilée. Au loin, le vent agite les branches d'immenses peupliers qui défient le ciel menaçant, et au-delà, sans limites, s'étend le champ des morts. Dans la chambre bleue, plus rien ne bouge et un Chinois de grande taille veille sur mon sommeil. Demain, bien après l'aube, le souffle de sa bouche glissera entre mes lèvres et inversera les rôles. Alors je reprendrai ma course...
Dans le vieux cimetière, tout est uniformément blanc et l'on hésite à fouler d'un pas lourd ce sol vierge. La neige crisse sous nos semelles et nous sommes les seuls à maculer le chemin qui, depuis trois jours déjà, grelotte sous son tapis lumineux. Et la neige recouvre les morts, pâles et défaits. "Nous avons froids!" crient-ils à notre passage, yeux hagards et teint blafard, mains tendues vers un ciel si plombé qu'il pourrait bien tous nous engloutir. "Qu'importe!" leur répondons-nous, "il nous plaît de vous découvrir sous ce manteau argenté". Et au loin, dans les platanes gelés, des corbeaux tout couronnés d'opale approuvaient notre décision.
Polymnie ne me laisse pas dormir… La nuit, avec l'aide de Morphée, elle aligne des mots et assemble des lignes dans les méandres de mon cerveau. Et quand Diane éteint l'astre lunaire, cédant la place à Aurore, elle me pousse à la coucher sur de grandes pages blanches. Muse ! Tu as fait de moi le gardien volontaire de tes saillies nocturnes.
Sur un banc, une vieille dame s'est assise. A-t-elle 100 ans ? A-t-elle 1000 ans ? Sur une banc, une vieille dame s'est assise et c'est comme si l'éternité toute entière s'était assise avec elle.
Merci à la rédaction de SFR Jeunes Talents Text de me compter parmi ses coups de coeur du mois de juillet. Quelle belle surprise ! Voilà un joli début d'été !
Merci à tous ceux qui ont déposé un commentaire sur ma page. N'hésitez pas ! C'est dans le partage des points de vue et des expériences que l'on progresse ! Mathieu
Bonjour !
Je viens de m'installer dans le voisinage ! N'hésitez pas à commenter les textes qui fleurissent sur ma pelouse ! Le partage est toujours enrichissant...
Mathieu Montholon